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mardi 12 septembre 2017

Un an et demi de féminisation de mes lectures

Au début de l'année 2016, j'ai décidé de féminiser mes lectures. C'est parti du constat que j'avais beau être pour l'égalité, je lisais de fait principalement des bouquins écrits par des mâles blancs hétérosexuels. J'étais sexiste dans mes choix de lecture. Or si je voulais changer ça, dans un monde éditorial qui publie, promeut, met en avant, diffuse bien davantage les auteurs que les autrices (j'en parlais déjà ici), je n'allais pas pouvoir me contenter du hasard des rencontres, mais j'allais devoir rentrer dans une démarche active de recherche d'autrices.

Parce que mes statistiques personnelles sont accablantes. Je suis une assez grosse lectrice, je lis entre 4 et 6 bouquins par mois, principalement des romans, parfois quelques essais, sans compter les lectures que je fais pour des raisons professionnelles. Cela fait plusieurs années que je note toutes mes lectures "de loisir" dans un carnet. Et ça, ça permet de faire des stats. Eh bien la réalité, c'est que si je m'en remets au hasard, je lis entre 1 et 6 bouquins écrits par des femmes PAR AN*.

Mais quelle importance, me direz-vous, que le bouquin soit écrit par un homme ou une femme, pourvu qu'il soit bon ? Mais aucune, vous répondrai-je, absolument aucune, évidemment, donc si c'est sans importance ça ne vous dérangera pas que je lise exclusivement des femmes pendant quelques temps, hm ? Pour le reste, j'y reviendrai un peu plus loin.

Bilan d'un an et demi de féminisation de mes lectures, donc.


Comment trouver des autrices à lire ?

- À la bibliothèque de mon quartier, en traînant dans les rayonnages
- Dans la boîte d'échanges entre voisins en bas de chez moi
- En demandant conseil à des ami-e-s : ce qui m'a le plus aidée pour découvrir des autrices susceptibles de me plaire et dont je n'avais jamais entendu parler
- En complétant la biblio d'autrices que je connaissais déjà
- En allant lire ou relire des autrices célèbres (pas eu recours à cette solution encore).

Dans l'ensemble, je suis pas super douée pour la prospection, j'ai peu de temps à y consacrer et j'ai du mal à retenir les noms propres. Il s'est donc surtout agi de garder mon objectif à l'esprit quand je cherchais de quoi lire. Je n'ai pas non plus spécialement cherché à faire une bibliographie féminine exemplaire : en ce moment j'ai surtout envie de lire de la SF / Fantasy, donc j'ai appliqué mon projet à mes envies du moment. Enfin, trouver des autrices à lire, c'est du boulot, essentiellement parce qu'elles sont beaucoup moins mises en avant que les hommes. J'ai donc parfois choisi au pif, avec plus ou moins de bonheur.


Qu'est-ce que j'ai donc lu ?
(en vrac et dans l'ordre chronologique)

- Margaret Atwood, la trilogie MaddAddam. Je le conseille à tout le monde depuis.
- Marion Zimmer Bradley, Les Dames du lac. Pas impressionnée.
- À peu près tout ce que j'ai pu trouver de Poppy Z. Brite**, et notamment la trilogie sur Rickey et G-man. Super découverte, depuis je brûle d'aller visiter la Nouvelle-Orléans.
- Emmanuelle Pireyre, Féérie générale. Découverte de bibliothèque, complètement par hasard. Super recueil de nouvelles ludiques, créatives dans l'écriture, où la poésie sert une vraie portée philosophique et politique et je suis super mauvaise pour pitcher les bouquins, bref, lisez-le.
- Corinne Minard, Faillir être flingué.
- Xinran, Baguettes chinoises. Alors ça, c'est très, très, très, très bien. Empuissantisant en diable.
- Lu / relu pas mal de romans de Fred Vargas, qui est un de mes phares dans la tempête.
- Ann Perry, Un plat qui se mange froid. Et c'était à chier. Classiste, partial, conservateur, intrigue cousue de fil blanc, et même sexiste. Eh oui. Ça arrive.
- Arundhati Roy, The God of small things. Cadeau d'un ami au courant de ma démarche, que je ne remercierai jamais assez pour m'avoir fait découvrir cette merveille.
- Raphaëlle Billetdoux, Mélanie dans un vent terrible. Trouvé dans la boîte d'échanges entre voisins. Je m'attendais à ne pas être surprise et puis en fait si.
- Lindy West, Shrill. Cadeau d'une amie que je ne remercierai jamais assez.
- Sophie Hénaff, Poulets grillés puis Rester groupés. Romans policiers décalés et agréables à lire.
- Mathilde Ramadier, Bienvenue dans le nouveau monde. Brillante enquête sur le monde des start-up berlinoises.
- Mari Yamazaki, Thermae romae. Essentiellement parce que c'est plein de Romains à poil.
- Le cycle de L'Assassin royal de Robin Hood, découverte grâce à deux amies que je ne remercierai jamais assez.
- Gabrielle Deydier, On ne naît pas grosse, on le devient. Superbe documentaire sur la grossophobie et la chirurgie de l'obésité.
- Samantha Bailly, Métamorphoses. Captivant et très créatif, tant dans l'univers que dans l'histoire.
- À peu près tout ce que j'ai pu lire de Lizzie Crowdagger, autrice découverte grâce à Tanxxx sur les réseaux sociaux. Totalement addictif.
- Et en ce moment je lis Le Grand livre, de Connie Willis, offert par un ami au courant de mon projet et que je ne remercierai jamais assez.


Et donc ?


Je n'ai pas réussi à lire exclusivement des autrices, principalement parce que j'ai aussi relu beaucoup de Terry Pratchett, qui est un autre de mes phares dans la tempête, même s'il est criticable lui aussi. En revanche, j'ai réussi à inverser la tendance : les auteurs sont passés d'une écrasante majorité à une nette minorité dans ma liste de lecture. Ceux que je lis ont également changé (j'y reviendrai).

Lire beaucoup plus d'autrices, ça a changé mon point de vue. Vraiment. Et pourtant je n'ai pas lu que des autrices spécialement engagées ou féministes. Pas seulement à cause de cet "endroit de la taille d'une pièce" dont parle Virginia Woolf, mais plutôt à cause du point de vue sur les femmes dans les romans. Sous la plume d'un homme hétérosexuel, tout personnage féminin a tendance à être évalué selon qu'il est désirable ou non, et souvent même à être réduit à cet aspect. Lire des romans écrits par des autrices, c'est lire un autre point de vue sur les personnages féminins - des personnages féminins auxquels l'autrice a laissé une chance d'être de véritables personnages, et pas uniquement des satellites des personnages masculins.

Not all male writers. Oui bien sûr. Chez Pratchett, par exemple, il y a de magnifiques personnages féminins forts, et les romans de Tiphaine Patraque font pour moi partie de ses meilleurs. Néanmoins. Ça reste des personnages féminins écrits par un homme hétérosexuel. Donc pas le même point de vue que celui qu'une femme peut porter sur d'autres femmes.

Et les gouines alors ? Ben justement, et je pense que ce sera plus clair. Les romans de Lizzie Crowdagger contiennent principalement (presque exclusivement) des personnages de lesbiennes. Et ça change beaucoup de choses. Notamment dans la manière dont ses personnages se perçoivent les unes les autres, dans le type de relations qu'elles nouent, ou dans le genre de beauté qu'elles apprécient (je pense par exemple au type butch, qui ne sera quasi jamais valorisé sous la plume d'un homme cis hétéro). Lire un roman écrit du point de vue d'une femme homosexuelle, c'est voir s'ouvrir d'autres possibilités pour les personnages féminins en termes de narration, de modèles, d'action.

La différence est moins flagrante quand l'autrice est hétéro (ses canons de beauté par exemple seront souvent assez proches de ceux des hommes hétéro), mais son point de vue sur ses personnages féminins n'en sera pas moins différent de celui de ses collègues hommes hétéro, même quand ceux-ci sont féministes et que leurs romans passent le test de Bechdel.

Et alors, c'est quoi le problème avec le point de vue des hommes hétéro ? N'ont-ils pas droit à un point de vue ? Que si, que si. Mais si ce point de vue est quasi-hégémonique en littérature, voyez-vous, cela biaise ma représentation du monde de lectrice, eh oui. Lire des romans écrits par des femmes, sous cet aspect, c'est pour moi libérateur, parce que cela m'ouvre des possibilités, et reposant, parce que c'est épuisant, voyez-vous, de me nourrir en continu d'une littérature qui me considère toujours comme l'autre***. Et en tant qu'autrice, comment j'écris des personnages féminins crédibles si je n'ai comme exemples en littérature que des femmes écrites par des hommes ?

L'expérience est sans retour. Ça, c'est le truc auquel je ne m'attendais pas. Au bout de quelques mois, je suis devenue véritablement incapable de lire certains livres écrits par des auteurs hommes hétéro, en l'occurrence ceux qui ne font vraiment aucun effort pour intégrer les femmes comme êtres humains. J'ai constaté ça quand j'ai essayé de lire La Zone du dehors d'Alain Damasio, auteur qu'un ami m'avait pourtant chaudement recommandé. J'ai pas pu lire au-delà de la page 50, rebutée par la représentation du monde grossièrement viriliste (la méchante société totalitaire est décrite avec un champ lexical qui la relie aux valeurs considérées comme féminines, les gentils révolutionnaires épris de liberté défendent une conception de la liberté qui est celle d'un homme ayant toujours pu se reposer sur des femmes pour le travail émotionnel et repriser les chaussettes) et les stéréotypes de genre incarnés par les personnages (la jeune étudiante petite, mince, sensuelle et un peu irresponsable qui écoute parler pendant des heures son prof et amant deux fois plus âgé qu'elle, costaud, viril et puissant, ledit prof monopolisant toutes les valeurs de force physique et intellectuelle et de réussite sociale, pourquoi pas mais sans moi) (je vois pas à quoi sert un personnage féminin qui n'est que spectateur d'une action exclusivement masculine).

En gros : lire beaucoup plus d'autrices, même pas nécessairement féministes, a tellement accru ma sensibilité au sexisme littéraire que je suis devenue incapable de "faire avec".

Ça veut dire aussi qu'un certain nombre de grands classiques de la littérature, que je n'ai pas encore lus, eh bien je ne les lirai sans doute jamais maintenant. Certains trucs que j'ai lus et aimés autrefois, je sais que je ne pourrais pas les relire à présent (par exemple La Ballade de la Geôle de Reading, d'Oscar Wilde). Je ne pourrais plus supporter. Je ne peux plus supporter qu'on essaye de me faire avaler une vision du monde qui insulte la moitié de l'humanité. Donc je lirai encore certainement des auteurs hommes. Mais pas des auteurs sexistes. À présent c'est une dimension que je ne peux plus ignorer dans mes lectures, le sexisme du point de vue de l'auteur.


Dommage ? Non. Cela veut simplement dire qu'après avoir constaté qu'une autre littérature est possible, je n'ai vraiment plus envie de m'imposer la vision du monde viriliste qui est celle de beaucoup d'auteurs mâles. Mon horizon ne s'est pas refermé, il s'est ouvert. Et c'est moi qui choisis dans quelle direction je veux le parcourir. En arrêtant de lire de la littérature masculine sexiste, j'ai découvert qu'il existait plein d'autres littératures. Les "grands auteurs" que je ne lirai plus, eh bien j'en découvrirai d'autres. Faut chercher un peu, les choses étant ce qu'elles sont. Mais je ne risque pas de manquer de bons livres d'ici la fin de mon existence****.

Ce que ça veut dire, aussi, c'est que le point de vue masculin hégémonique en littérature ne peut se maintenir qu'à la condition, précisément, d'être hégémonique, c'est-à-dire de bloquer l'accès à la visibilité de tout ce qui n'est pas lui-même - femmes, gays, trans - car une fois sorti-e de ce point de vue masculin hégémonique, une fois que l'on a constaté que ce n'était pas le seul possible, on ne peut plus croire à son mensonge, qui est d'essayer de se faire passer pour universel.

C'est pourquoi je recommande l'expérience, par amour de la littérature.


Edit : Un lien vers un projet similaire, avec en prime une bibliothèque féminine.


*Sauf l'année où j'ai relu tout Vargas, lu tout Jane Austen et découvert Ursula Le Guin. Ça ne fait pourtant pas monter la proportion d'autrices dans mes lectures au-dessus de 25%.

** J'ai découvert à cette occasion que Poppy Z. Brite est en fait un homme trans et s'appelle maintenant Billy Martin, et décidé que pas grave pour ma démarche, car celle-ci est essentiellement destinée à contrebalancer l'hégémonie des homme cis en littérature.

*** Pour la même raison, j'ai trouvé très intéressant de lire des romans d'hommes gays : Chuck Palahniuk, Edouard Louis notamment.

**** J'ai pour l'instant limité ma démarche à la question du genre. Si je poursuis cette logique en essayant de sortir de l'eurocentrisme de la littérature, le champ des possibles est encore plus vaste.

mercredi 21 octobre 2015

Littérature et invisibilisation - Le Cahier rouge

L'autre jour, je feuilletais nonchalamment, dégustant des loukoums, une édition à 2€ (non c'est pas une expression, jugez vous-même) du Cahier rouge de Benjamin Constant. Le Cahier rouge, c'est un tout petit texte autobiographique où Benjamin Constant raconte, en gros, sa vie entre 0 et 20 ans. Et ce qui m'a frappée à sa lecture, c'est que : ben, c'est pas super intéressant.

Pas que la jeunesse de Benji soit chiante, hein, ça non, pas du tout. C'est même picaresque en diable. Mais c'est mal écrit. La narration est plate, linéaire, l'auteur en jeune écervelé vaguement agaçant. On s'ennuie ferme en dépit du sujet, à s'en féliciter que le bouquin soit si court. Et c'est ici que la question se pose : pourquoi, mais pourquoi diable choisir ce texte pour publication dans une collection grand public ?

Si ce n'est à cause du texte, ou de la jolie couverture qu'il permet (pas si bête, moi-même j'ai acheté ce bouquin à cause de sa couverture), c'est à cause de son auteur. Qui, en effet, QUI n'a jamais entendu parler de Benjamin Constant ? OK, je vous vois, là au fond, qui essayez de vous barrer en douce. Mais non, restez, c'est pas grave. On va reprendre du début.

Benjamin Constant, donc, est essentiellement connu des élèves de terminale pour avoir servi de faire-valoir à Kant dans une polémique stérile sur le droit de mentir. En général, on retient bien Benjamin Constant pour la bonne raison qu'il fait à Kant à peu près les mêmes objections qu'un élève de terminale. Un Constant de 30 ans vaut bien un lycéen de 18. C'est pratique, parce que ça permet à Kant de bien lui défoncer la gueule dans sa réponse, et au prof de philo de présenter l'impératif catégorie de façon un poil plus ludique qu'en s'appuyant sur les textes de la Critique de la raison pratique.


Et pourtant, à sa mort en 1830, Benjamin Constant, on lui organise des funérailles nationales.

Des funérailles nationales. Rien que ça. Oui je sais, moi aussi, quand j'ai découvert ça sur Wikipédia, j'en suis tombée sur le cul. Des funérailles nationales. Comme Victor Hugo, dis donc. Mais si tu creuses un peu, ami lecteur, c'est pas en tant qu'immortel auteur que Benjamin Constant a eu cet honneur. S'il est enterré nationalement, c'est parce qu'il clamse six mois après la révolution de juillet (Ohlà, vous emballez pas. La révolution de juillet, c'est une qui remplace une monarchie autoritaire triste par une monarchie libérale rigolote, c'est pas exactement le grand soir). Or Benjamin Constant, député sous la monarchie précédente, avait été le chef de file des idées libérales à l'époque. C'est un peu comme si Henri Guaino décédait en décembre 2017, six mois après le retour de Nicolas Sarkozy à l'Elysée. Paf, funérailles nationales pour services rendus, ciao l'ami.

Ce qui nous permet donc d'ajouter aux titres de gloire de Benjamin Constant : funérailles nationales en raison d'un contexte politique à peu près immédiatement tombé dans les poubelles de l'Histoire.

En fait, si le nom de Benjamin Constant reste encore un tout petit peu connu aujourd'hui, c'est essentiellement comme représentant d'un mouvement littéraire, celui du premier romantisme, et ceci pour avoir beaucoup fréquenté (le salon de) Mme de Staël, et pour être l'auteur d'un admirable tout petit roman, Adolphe, qui incarne à la perfection ces courts romans psychologiques typiques des galants milieux intellectuels de l'aristocratie française de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe (avec une brève interruption entre 1789 et 1795 environ, où les galants milieux intellectuels aristocratiques étaient en vacances à l'étranger).

De ces courts romans aussi bien tournés qu'agréables à lire, témoignages d'une époque, et dont l'auteur ne s'est par ailleurs pas autrement illustré sur le plan littéraire, on a plusieurs autres exemples : le Point de lendemain de Dominique Vivant Denon, qui s'occupait davantage d'appropriation culturelle que de littérature, ou le Manon Lescaut de l'abbé Prévost, qui faisait plutôt métier d'être abbé. Ces trois romans restent encore aujourd'hui assez lus pour que des exemplaires d'occasion en traînent à peu près partout dans les bacs des bouquinistes (le bouquinistomètre étant un instrument de mesure assez fiable de la diffusion d'un bouquin).

Ce qui est marrant, c'est que de petits romans comme ceux-là, ludiques dans la narration et délicats dans la peinture des sentiments, à peu près tout le monde en écrivait à l'époque, hommes comme femmes, dans les milieux littéraires. On se les faisait lire les uns les autres en manière de flirt. Et si Benjamin Constant a fait partie de ces milieux littéraires, c'est essentiellement grâce à deux femmes brillantes de l'époque, Isabelle de Charrière d'abord, qui fait son éducation intellectuelle, puis Germaine de Staël, initiatrice du romantisme en France.

Lesquelles ont toutes deux une assez conséquente œuvre littéraire. Sauf que. Sauf que. Des délicieux romans galants écrits par Mme de Charrière, et auxquels Benjamin Constant rend hommage dans Le Cahier rouge, on ne saura jamais s'ils valent en délicatesse et en perversité les trois titres cités plus hauts, ni même s'ils sont simplement lisibles, on n'aura pas l'occasion de les apprécier ou de les admirer, pour la bonne raison qu'on ne les lira pas, parce qu'ils ne sont pas publiés en édition de poche, mais dans des éditions universitaires aussi coûteuses qu'encombrantes (et hermétiques à force de notes et de variantes). Idem pour ceux de Mme de Staël - à la rigueur une Corinne vieille de trente ans, et dont l'indice bouquinistique est proche de zéro. Et d'une manière générale, on ne trouvera pas en édition moderne et accessible un seul roman écrit par une femme à cette époque, alors qu'elles étaient nombreuses dans les salons à s'exercer au roman psychologique. Pas une qui soit passée à la postérité, pas une que l'on juge encore digne d'être publiée. Non : en édition de poche, on préférera publier Le Cahier rouge.

Vous me direz - parce que vous êtes futés, lecteurs : mais c'est parce que Constant, Denon, Prevost sont des auteurs plus importants qu'ils sont davantage publiés. Et je vous répondrai - parce que je n'ai pas la moitié de ma langue dans ma poche : mais n'est-ce pas précisément parce qu'ils sont davantage publiés qu'ils sont considérés comme plus importants ? Comment jugez-vous de l'importance d'un auteur, si ce n'est parce que vous en avez entendu parler et avez eu la chance de le lire ? Choisir Le Cahier rouge pour une collection low-cost, c'est désigner Benjamin Constant comme auteur important, méritant que l'on rende largement accessible même un texte médiocre de sa plume ; privilège que n'auront jamais eu les deux femmes qui l'ont fait littérairement. C'est parce que Benjamin Constant est continuellement republié que son nom devient une sorte de label reconnaissable permettant d'inciter à lire un texte mineur, qui devient alors à son tour une référence. Ainsi le choix éditorial décide-t-il des auteurs qui seront lus, repérés, estimés - et c'est évidemment un système qui se nourrit ensuite lui-même.

Et ça, ami lecteur, faire disparaître une part du champ créatif en lui refusant l'accès aux moyens de diffusion, c'est ce qu'on appelle l'invisibilisation.