Traduction de ce texte très inspirant de l'auteure suédoise Andie Nordgren (1).
L'amour est abondant et toute relation est unique
L'anarchie relationnelle remet en cause l'idée que l'amour serait une ressource finie qui, pour être véritable, devrait se limiter au couple.
Tu as en toi la capacité d'aimer plus d'une personne, et l'amour et la relation que vous partagez n'enlève rien à ceux que vous partagez avec d'autres.
Les gens et les relations ne devraient jamais être hiérarchisés ni comparés entre eux - chéris leur unicité et le lien unique que vous partagez.
Aucune relation n'a besoin d'être étiquetée "relation principale" pour être réelle.
Chaque relation est propre et singulière, c'est une relation entre des individus complets et autonomes.
L'amour et le respect plutôt que le sentiment de propriété
En décidant de ne pas fonder votre relation sur un sentiment de propriété, tu respectes l'indépendance de l'autre et son droit à l'autodétermination.
Ni tes sentiments envers une personne, ni ce que vous avez vécu ensemble par le passé ne t'autorise à exiger d'un partenaire qu'il se plie à de prétendues normes des relations amoureuses.
Explorez ensemble des formes d'engagement qui ne compromettent pas les limites et croyances de chacun.
Plutôt que de chercher des compromis à chaque fois, laisse celleux que tu aimes choisir la manière de vivre les choses qui leur convient, sans que ce soit un drame pour la relation.
Éviter le sentiment de propriété et les exigences est le seul moyen d'être certain que la relation est vraiment réciproque.
Faire des compromis réciproques en fonction des conventions sociales ne rend pas l'amour plus "véritable".
Réfléchis à tes valeurs essentielles
Comment espères-tu être traité par les autres ?
Quelles sont tes limites et attentes principales dans tout type de relation ?
Avec quel genre de personnes aimerais-tu passer ta vie, et comment voudrais-tu que vos relations fonctionnent ?
Réfléchis aux valeurs qui te sont essentielles et applique-les à toutes les relations.
Personne ne devrait jamais te demander de renoncer aux valeurs relationnelles qui te tiennent à cœur pour leur prouver que tu les aimes "pour de vrai".
L'hétérosexisme est partout, mais ne prends pas la peur pour guide
Souviens-toi que nous vivons dans un système normatif très puissant qui prétend imposer une définition de l'amour et une manière de vivre.
Si tu ne vis pas selon les normes, beaucoup de gens critiqueront ton mode de vie et prétendront que tes relations ne sont pas sérieuses.
Avec les gens que tu aimes, élaborez des ruses pour vous protéger des pires conséquences de ces normes.
Trouvez des façons positives de répliquer et ne laissez pas la peur donner le ton à vos relations.
Laisse la porte ouverte aux charmantes surprises
Sens-toi libre d'être spontané-e, de t'exprimer sans avoir peur du châtiment ni te noyer sous les "tu dois" : c'est ce qui donne vie aux relations fondées sur l'anarchie relationnelle.
Agis en fonction du désir réciproque de se rencontrer et se connaître, et non en fonction des devoirs, des exigences et de la peur de décevoir.
Fais semblant jusqu'à ce que ça marche
Parfois tu as l'impression qu'il faudrait des super-pouvoirs pour supporter le poids des conséquences de la transgression quand on choisit un mode de vie hors-norme.
"Faire semblant jusqu'à ce que ça marche" peut être très utile dans ce cas-là : quand tu te sens fort-e et inspiré-e, demande-toi comment tu aimerais te comporter. Transforme la réponse à cette question en quelques règles simples, et utilise-les chaque fois que tu as du mal.
Parle avec d'autres personnes qui contestent les normes et cherche leur soutien, et ne sois pas trop dur-e avec toi-même lorsque la pression des normes te fait faire quelque chose malgré toi.
La confiance, c'est mieux
Choisir de penser que ton partenaire ne veut pas te faire de mal est bien plus constructif qu'une approche méfiante où tu exigerais des preuves constantes de son engagement dans la relation.
Parfois les gens font face à tellement de problèmes personnels qu'il ne leur reste aucune énergie pour aller vers les autres. Crée le genre de relations où, dans ces moments de retrait, on soutient et on comprend, et donne aux autres l'espace nécessaire pour parler, s'expliquer, venir te voir et prendre des responsabilités.
Mais n'oublie pas les valeurs qui sont importantes pour toi, ni de prendre soin de toi !
Échangez pour changer
La plupart des activités humaines sont accompagnées de normes qui prétendent les encadrer.
Si tu veux dévier de ces normes, il faut communiquer, sinon les choses finiront juste par suivre la norme puisque les autres se comportent selon celle-ci.
Communiquer et agir ensemble sont les seules manières de s'affranchir des normes.
La conversation et la communication doivent être au cœur des relations radicales, pas juste un truc de situation de crise.
Communiquez en vous faisant confiance.
Nous avons tellement l'habitude que les gens ne parlent pas de ce qu'ielles pensent et ressentent que nous passons notre temps à lire entre les lignes et extrapoler pour comprendre ce qu'ielles veulent vraiment dire. Mais ces interprétations reposent sur des expériences passées, souvent basées sur les normes auxquelles vous cherchez à échapper.
Pose des questions aux autres et exprime clairement ce que tu ressens !
Personnalise tes engagements
La vie n'aurait pas beaucoup de sens ni de structure si nous n'unissions pas nos efforts pour accomplir des choses - construire une vie, élever des enfants, acheter une maison ou vieillir ensemble pour le meilleur et pour le pire. Pour que ça marche, il faut en général beaucoup de confiance et d'engagement entre les gens.
L'anarchie relationnelle ne signifie pas refuser tout engagement, mais choisir la forme de tes engagements envers les gens qui t'entourent, et les libérer des normes qui prétendent que certains types d'engagement sont nécessaires pour que l'amour soit vrai ou que certains engagements comme élever des enfants ou habiter ensemble doivent être motivés par un type bien précis de sentiments.
Pars de zéro et énonce clairement quelles sortes d'engagements tu souhaites !
(1) Une autre traduction d'une version antérieure de ce manifeste est disponible ici.
vendredi 19 février 2016
lundi 8 février 2016
L'anarchie et la règle
Sur la porte de ce bar associatif, il n'y a pas marqué "interdit aux femmes". Et pourtant c'est tout comme. D'abord tu remarques la curieuse absence d'individus féminins de moins de quarante ans dans la salle. Et puis, comme l'heure sonne, il arrive : le relou. Le mec bourré qui te fonce dessus comme si t'étais l'Amérique, qui te tient des propos humiliants, qui continue parce que ça t'énerve, qui s'accroche quand tu lui demande de te foutre la paix, qui joue de sa force physique pour se rendre inamovible, jusqu'à ce que ce soit toi qui sois obligée de te barrer. Te barrer à l'autre bout de la table, vu que ce jour-là tu es avec un groupe de personnes plutôt vaste, mais si tu avais été seule tu aurais bien été obligée de te barrer tout court.
Et ça, au milieu de plein de personnes qui se sont toutes rendu compte de ce qui était en train de se passer. Mais pas une n'a bougé le moindre orteil pour intervenir, pour t'épauler, pour dire au gars bourré que quand la dame demande de lui foutre la paix, ben faut lui foutre la paix. Non. T'as dû gérer ça toute seule. Comme une grande. Plutôt bien, d'ailleurs. Mais là n'est pas la question. Toute seule, et ça t'a bien gâché la soirée, en fait, et tu l'as ruminé bien longtemps, à la fois le traumatisme de l'agression et celui de tous ces gens autour qui t'ont laissée te faire pourrir en continuant leurs conversations.
Ils devaient penser que ça t'amusait aussi. Ils devaient penser que ça faisait partie des attractions de la soirée. Et là, tu comprends que : ça fait partie des attractions de la soirée. Le gars qui emmerde les jeunes femmes jusqu'à ce qu'elles s'énervent, ici, c'est considéré comme : un truc drôle. Tu comprends du même coup où elles sont, les femmes de moins de quarante ans. Elles sont loin. Elles ont mis un pied dans ce bar, elles se sont fait agresser sans que personne ne bouge, elles sont plus jamais revenues.
Nous pouvons donc affirmer sans faillir que nous sommes ici en présence d'un nid de ce que Mawy appelle des anarcouilles : des gars qui perpétuent des pratiques sexistes oppressives en milieu alternatif se voulant pourtant anti-oppression.
Bah ouais meuf mais ils vont te dire : on va quand même pas faire des lois anti-relous, hé, c'est justement le but, dans l'anarchie, de pas faire de lois. Parce qu'ils n'ont pas compris, ces dominants, ces privilégiés, que si l'on peut se passer de lois en anarchie, c'est précisément parce que le respect des règles est pris en charge par chacun des membres du collectif.
Une loi, c'est un truc de paresseux. On écrit un truc et tu suis le mode d'emploi, ça t'évite de réfléchir. C'est plus évidemment problématique, bien entendu, quand la loi est formulée par un petit groupe qui n'a pas en vue les intérêts de la collectivité, mais ça reste profondément gênant en démocratie, lorsque la loi est censée être l'émanation de la volonté du peuple, parce que même dans ce cas la loi reste un truc perçu comme une autorité extérieure, la volonté d'un "ils" abstrait dont on ne se pose jamais trop la question de savoir à qui ou quoi il correspond, ce qui permet au citoyen de râler contre ce qu'"ils" lui imposent comme un môme qu'on enverrait se coucher sans télé et surtout de se laver complètement les mains de ses responsabilités dans le processus législatif. Dans notre démocratie représentative, la loi, c'est un peu comme la viande : on veut surtout pas savoir comment c'est fabriqué, sinon on risquerait de se rendre compte qu'on y est pour quelque chose.
En anarchie, supprimer les lois, ça ne veut pas dire supprimer les règles. Ça veut dire supprimer un corpus de règles écrites émanant d'une autorité centrale. Mais des règles, il y en a toujours. Même une personne seule, elle se donne des règles par son fonctionnement quotidien. OK mais alors en anarchie elles viennent d'où les règles ? Eh ben c'est là que l'anarchie est un système beaucoup plus exigeant que la démocratie représentative : elles viennent de tout le monde à la fois. Tout le monde a un rôle effectif à jouer dans l'existence de ces règles. En fait, elles n'ont même pas besoin d'être formulées : elles émanent de l'ensemble des comportements des personnes composant le groupe. La règle, en anarchie, est définie par ce que les comportements de l'ensemble des membres de la collectivité manifesteront comme acceptable ou inacceptable, par leur soutien actif ou au contraire leur active désapprobation.
Prenons ce presque sympathique bar associatif. Effectivement, ya pas de panneau "Interdit aux femmes" sur la porte. Pourtant, c'est tout comme. Qu'est-ce qui joue le rôle de cette interdiction ? Ce n'est pas le relou. Pas lui tout seul en tous cas. C'est l'ensemble de tous les gars qui le connaissent, qui savent qu'il a tendance à emmerder les jeunes femmes, qui le voient agir, et qui le laissent faire. Qui le protègent, même, à l'occasion, en cherchant à expliquer que non, en vrai il est pas méchant quand on le connaît, que faut le comprendre, il vient de divorcer, tout ça. Par ce comportement, ils contribuent à faire exister une règle non-écrite que l'on pourrait résumer comme ça : "Emmerder les jeunes femmes dans ce bar est un comportement acceptable." Laquelle a pour corolaire inévitable une autre règle, là aussi non écrite, mais pas moins réelle : "Être une jeune femme dans ce bar n'est pas un comportement acceptable." Ben oui, évidemment : si le comportement du groupe vise à protéger les gars qui agressent les jeunes femmes, ça veut dire que toute jeune femme entrant dans ce bar a la quasi-certitude de se faire agresser pendant la soirée. C'est sa peine, sa punition à elle. Et c'est bien dissuasif. Si vous ne vous mettez pas du côté de celles qui se font emmerder, vous vous mettez, de fait, du côté de leurs agresseurs. Eh oui, copains anars : si vous ne contribuez pas à faire respecter la règle "on n'emmerde pas les femmes" en gérant vos potes, vous faites passer le message aux femmes que ce sont elles qui sont indésirables.
Visiblement, elles l'ont très bien reçu.
(Entre parenthèses, tu te dis que parmi tous ces jeunes gars dans ce bar, il y en a pas mal qui doivent avoir une copine quand même, bon, ben voilà, ils sont sortis faire la fête sans elle, ils l'ont laissée à la maison, parce que ce bar, hein, c'est un peu chaud pour les nanas. Bah ouais : c'est plus facile de garder "leur" meuf en la bouclant à la maison, hein, on sait jamais, un de leurs potes pourraient venir l'emmerder et là ils seraient en fâcheux conflit de loyauté, ils se mettraient de quel côté, on te le demande ? Non, les femmes, vaut mieux qu'elles restent à la maison. C'est pas un endroit pour elles. Même si ça fait un peu bourgeois. Même si ça fait un peu, vachement, sacrément propriétaire, comme ça, comme ambiance.)
Peut-être qu'ils te diront qu'ils préfèrent rester "entre mecs". Sous couvert de question de goût, c'est un demi-aveu qu'ils font, en fait, de la discrimination qu'ils pratiquent. Alors bon si c'est le cas, les copains, faudrait assumer, être cohérents et le mettre carrément, le panneau "Interdit aux femmes", ça vous ferait prendre conscience de ce que vous faites. Mais soit. Admettons une seconde qu'ils aient "le droit" de rester un peu "entre mecs". Que finalement ils en aient pas trop envie, qu'il y ait davantage de femmes dans ce bar. Parce que ce serait pas la même ambiance, tu comprends. On pourrait pas parler des mêmes trucs, faire les mêmes trucs, on pourrait pas se lâcher pareil. Bah ouais mais là aussi mes anars : sexisme, sexisme à pleins tubes. Parce que si vous ne considériez pas uniquement les femmes comme des objets à conquérir, si vous les considériez, par exemple, je sais pas moi, comme des personnes plutôt que comme des proies potentielles, bah ça ferait aucune différence que les gens autour de vous soient des hommes ou des femmes. Aucune.
D'ailleurs, ça ne vous pose aucun problème que des femmes soient présentes, en fait, pourvu qu'elles soient suffisamment âgées pour avoir cessé d'être désirables selon vos critères. Preuve que ce n'est pas la qualité de "femme" qui vous pose problème, en fait, mais le désir que vous avez pour elles. Autrement dit : vous interdisez l'accès d'un bar à certaines personnes en raison du désir que vous pourriez avoir pour elles. C'est l'existence de votre désir qui vous conduit à nier le statut de personnes aux jeunes femmes. Vous le voyez le problème, là ? Oué. Exact. Il est là. Dans vos pompes.
La femme est un pote comme les autres, vous savez. Et ce serait dommage que toute femme doive attendre d'avoir passé la limite d'âge au-delà de laquelle vous cessez de la considérer comme un objet de désir (et là aussi, remarquez que cette fameuse limite, c'est une règle que vous formulez et contribuez à faire exister à travers vos comportements, traitant en personnes les femmes plus âgées, traitant les jeunes femmes en objets) pour pouvoir venir boire un coup tranquille dans ce rade.
Parce que les jeunes femmes, finalement, elles veulent pas autre chose que vous en fait : boire un coup tranquille, sans emmerder personne, et sans se faire emmerder. C'est pas un mauvais idéal de vie, on pourrait dire. Eh ben voilà : en anarchie, c'est pas des policiers ou des CRS qui garantissent la tranquillité des citoyens, mais chaque membre de la communauté qui garantit la tranquillité de tous les autres.
Alors gérez-vous un peu, ça serait dommage qu'il faille faire revenir la grande méchante loi.
Et ça, au milieu de plein de personnes qui se sont toutes rendu compte de ce qui était en train de se passer. Mais pas une n'a bougé le moindre orteil pour intervenir, pour t'épauler, pour dire au gars bourré que quand la dame demande de lui foutre la paix, ben faut lui foutre la paix. Non. T'as dû gérer ça toute seule. Comme une grande. Plutôt bien, d'ailleurs. Mais là n'est pas la question. Toute seule, et ça t'a bien gâché la soirée, en fait, et tu l'as ruminé bien longtemps, à la fois le traumatisme de l'agression et celui de tous ces gens autour qui t'ont laissée te faire pourrir en continuant leurs conversations.
Ils devaient penser que ça t'amusait aussi. Ils devaient penser que ça faisait partie des attractions de la soirée. Et là, tu comprends que : ça fait partie des attractions de la soirée. Le gars qui emmerde les jeunes femmes jusqu'à ce qu'elles s'énervent, ici, c'est considéré comme : un truc drôle. Tu comprends du même coup où elles sont, les femmes de moins de quarante ans. Elles sont loin. Elles ont mis un pied dans ce bar, elles se sont fait agresser sans que personne ne bouge, elles sont plus jamais revenues.
Nous pouvons donc affirmer sans faillir que nous sommes ici en présence d'un nid de ce que Mawy appelle des anarcouilles : des gars qui perpétuent des pratiques sexistes oppressives en milieu alternatif se voulant pourtant anti-oppression.
Bah ouais meuf mais ils vont te dire : on va quand même pas faire des lois anti-relous, hé, c'est justement le but, dans l'anarchie, de pas faire de lois. Parce qu'ils n'ont pas compris, ces dominants, ces privilégiés, que si l'on peut se passer de lois en anarchie, c'est précisément parce que le respect des règles est pris en charge par chacun des membres du collectif.
Une loi, c'est un truc de paresseux. On écrit un truc et tu suis le mode d'emploi, ça t'évite de réfléchir. C'est plus évidemment problématique, bien entendu, quand la loi est formulée par un petit groupe qui n'a pas en vue les intérêts de la collectivité, mais ça reste profondément gênant en démocratie, lorsque la loi est censée être l'émanation de la volonté du peuple, parce que même dans ce cas la loi reste un truc perçu comme une autorité extérieure, la volonté d'un "ils" abstrait dont on ne se pose jamais trop la question de savoir à qui ou quoi il correspond, ce qui permet au citoyen de râler contre ce qu'"ils" lui imposent comme un môme qu'on enverrait se coucher sans télé et surtout de se laver complètement les mains de ses responsabilités dans le processus législatif. Dans notre démocratie représentative, la loi, c'est un peu comme la viande : on veut surtout pas savoir comment c'est fabriqué, sinon on risquerait de se rendre compte qu'on y est pour quelque chose.
En anarchie, supprimer les lois, ça ne veut pas dire supprimer les règles. Ça veut dire supprimer un corpus de règles écrites émanant d'une autorité centrale. Mais des règles, il y en a toujours. Même une personne seule, elle se donne des règles par son fonctionnement quotidien. OK mais alors en anarchie elles viennent d'où les règles ? Eh ben c'est là que l'anarchie est un système beaucoup plus exigeant que la démocratie représentative : elles viennent de tout le monde à la fois. Tout le monde a un rôle effectif à jouer dans l'existence de ces règles. En fait, elles n'ont même pas besoin d'être formulées : elles émanent de l'ensemble des comportements des personnes composant le groupe. La règle, en anarchie, est définie par ce que les comportements de l'ensemble des membres de la collectivité manifesteront comme acceptable ou inacceptable, par leur soutien actif ou au contraire leur active désapprobation.
Prenons ce presque sympathique bar associatif. Effectivement, ya pas de panneau "Interdit aux femmes" sur la porte. Pourtant, c'est tout comme. Qu'est-ce qui joue le rôle de cette interdiction ? Ce n'est pas le relou. Pas lui tout seul en tous cas. C'est l'ensemble de tous les gars qui le connaissent, qui savent qu'il a tendance à emmerder les jeunes femmes, qui le voient agir, et qui le laissent faire. Qui le protègent, même, à l'occasion, en cherchant à expliquer que non, en vrai il est pas méchant quand on le connaît, que faut le comprendre, il vient de divorcer, tout ça. Par ce comportement, ils contribuent à faire exister une règle non-écrite que l'on pourrait résumer comme ça : "Emmerder les jeunes femmes dans ce bar est un comportement acceptable." Laquelle a pour corolaire inévitable une autre règle, là aussi non écrite, mais pas moins réelle : "Être une jeune femme dans ce bar n'est pas un comportement acceptable." Ben oui, évidemment : si le comportement du groupe vise à protéger les gars qui agressent les jeunes femmes, ça veut dire que toute jeune femme entrant dans ce bar a la quasi-certitude de se faire agresser pendant la soirée. C'est sa peine, sa punition à elle. Et c'est bien dissuasif. Si vous ne vous mettez pas du côté de celles qui se font emmerder, vous vous mettez, de fait, du côté de leurs agresseurs. Eh oui, copains anars : si vous ne contribuez pas à faire respecter la règle "on n'emmerde pas les femmes" en gérant vos potes, vous faites passer le message aux femmes que ce sont elles qui sont indésirables.
Visiblement, elles l'ont très bien reçu.
(Entre parenthèses, tu te dis que parmi tous ces jeunes gars dans ce bar, il y en a pas mal qui doivent avoir une copine quand même, bon, ben voilà, ils sont sortis faire la fête sans elle, ils l'ont laissée à la maison, parce que ce bar, hein, c'est un peu chaud pour les nanas. Bah ouais : c'est plus facile de garder "leur" meuf en la bouclant à la maison, hein, on sait jamais, un de leurs potes pourraient venir l'emmerder et là ils seraient en fâcheux conflit de loyauté, ils se mettraient de quel côté, on te le demande ? Non, les femmes, vaut mieux qu'elles restent à la maison. C'est pas un endroit pour elles. Même si ça fait un peu bourgeois. Même si ça fait un peu, vachement, sacrément propriétaire, comme ça, comme ambiance.)
Peut-être qu'ils te diront qu'ils préfèrent rester "entre mecs". Sous couvert de question de goût, c'est un demi-aveu qu'ils font, en fait, de la discrimination qu'ils pratiquent. Alors bon si c'est le cas, les copains, faudrait assumer, être cohérents et le mettre carrément, le panneau "Interdit aux femmes", ça vous ferait prendre conscience de ce que vous faites. Mais soit. Admettons une seconde qu'ils aient "le droit" de rester un peu "entre mecs". Que finalement ils en aient pas trop envie, qu'il y ait davantage de femmes dans ce bar. Parce que ce serait pas la même ambiance, tu comprends. On pourrait pas parler des mêmes trucs, faire les mêmes trucs, on pourrait pas se lâcher pareil. Bah ouais mais là aussi mes anars : sexisme, sexisme à pleins tubes. Parce que si vous ne considériez pas uniquement les femmes comme des objets à conquérir, si vous les considériez, par exemple, je sais pas moi, comme des personnes plutôt que comme des proies potentielles, bah ça ferait aucune différence que les gens autour de vous soient des hommes ou des femmes. Aucune.
D'ailleurs, ça ne vous pose aucun problème que des femmes soient présentes, en fait, pourvu qu'elles soient suffisamment âgées pour avoir cessé d'être désirables selon vos critères. Preuve que ce n'est pas la qualité de "femme" qui vous pose problème, en fait, mais le désir que vous avez pour elles. Autrement dit : vous interdisez l'accès d'un bar à certaines personnes en raison du désir que vous pourriez avoir pour elles. C'est l'existence de votre désir qui vous conduit à nier le statut de personnes aux jeunes femmes. Vous le voyez le problème, là ? Oué. Exact. Il est là. Dans vos pompes.
La femme est un pote comme les autres, vous savez. Et ce serait dommage que toute femme doive attendre d'avoir passé la limite d'âge au-delà de laquelle vous cessez de la considérer comme un objet de désir (et là aussi, remarquez que cette fameuse limite, c'est une règle que vous formulez et contribuez à faire exister à travers vos comportements, traitant en personnes les femmes plus âgées, traitant les jeunes femmes en objets) pour pouvoir venir boire un coup tranquille dans ce rade.
Parce que les jeunes femmes, finalement, elles veulent pas autre chose que vous en fait : boire un coup tranquille, sans emmerder personne, et sans se faire emmerder. C'est pas un mauvais idéal de vie, on pourrait dire. Eh ben voilà : en anarchie, c'est pas des policiers ou des CRS qui garantissent la tranquillité des citoyens, mais chaque membre de la communauté qui garantit la tranquillité de tous les autres.
Alors gérez-vous un peu, ça serait dommage qu'il faille faire revenir la grande méchante loi.
mercredi 21 octobre 2015
Littérature et invisibilisation - Le Cahier rouge
L'autre jour, je feuilletais nonchalamment, dégustant des loukoums, une édition à 2€ (non c'est pas une expression, jugez vous-même) du Cahier rouge de Benjamin Constant. Le Cahier rouge, c'est un tout petit texte autobiographique où Benjamin Constant raconte, en gros, sa vie entre 0 et 20 ans. Et ce qui m'a frappée à sa lecture, c'est que : ben, c'est pas super intéressant.Pas que la jeunesse de Benji soit chiante, hein, ça non, pas du tout. C'est même picaresque en diable. Mais c'est mal écrit. La narration est plate, linéaire, l'auteur en jeune écervelé vaguement agaçant. On s'ennuie ferme en dépit du sujet, à s'en féliciter que le bouquin soit si court. Et c'est ici que la question se pose : pourquoi, mais pourquoi diable choisir ce texte pour publication dans une collection grand public ?
Si ce n'est à cause du texte, ou de la jolie couverture qu'il permet (pas si bête, moi-même j'ai acheté ce bouquin à cause de sa couverture), c'est à cause de son auteur. Qui, en effet, QUI n'a jamais entendu parler de Benjamin Constant ? OK, je vous vois, là au fond, qui essayez de vous barrer en douce. Mais non, restez, c'est pas grave. On va reprendre du début.
Benjamin Constant, donc, est essentiellement connu des élèves de terminale pour avoir servi de faire-valoir à Kant dans une polémique stérile sur le droit de mentir. En général, on retient bien Benjamin Constant pour la bonne raison qu'il fait à Kant à peu près les mêmes objections qu'un élève de terminale. Un Constant de 30 ans vaut bien un lycéen de 18. C'est pratique, parce que ça permet à Kant de bien lui défoncer la gueule dans sa réponse, et au prof de philo de présenter l'impératif catégorie de façon un poil plus ludique qu'en s'appuyant sur les textes de la Critique de la raison pratique.
Et pourtant, à sa mort en 1830, Benjamin Constant, on lui organise des funérailles nationales.
Des funérailles nationales. Rien que ça. Oui je sais, moi aussi, quand j'ai découvert ça sur Wikipédia, j'en suis tombée sur le cul. Des funérailles nationales. Comme Victor Hugo, dis donc. Mais si tu creuses un peu, ami lecteur, c'est pas en tant qu'immortel auteur que Benjamin Constant a eu cet honneur. S'il est enterré nationalement, c'est parce qu'il clamse six mois après la révolution de juillet (Ohlà, vous emballez pas. La révolution de juillet, c'est une qui remplace une monarchie autoritaire triste par une monarchie libérale rigolote, c'est pas exactement le grand soir). Or Benjamin Constant, député sous la monarchie précédente, avait été le chef de file des idées libérales à l'époque. C'est un peu comme si Henri Guaino décédait en décembre 2017, six mois après le retour de Nicolas Sarkozy à l'Elysée. Paf, funérailles nationales pour services rendus, ciao l'ami.
Ce qui nous permet donc d'ajouter aux titres de gloire de Benjamin Constant : funérailles nationales en raison d'un contexte politique à peu près immédiatement tombé dans les poubelles de l'Histoire.
En fait, si le nom de Benjamin Constant reste encore un tout petit peu connu aujourd'hui, c'est essentiellement comme représentant d'un mouvement littéraire, celui du premier romantisme, et ceci pour avoir beaucoup fréquenté (le salon de) Mme de Staël, et pour être l'auteur d'un admirable tout petit roman, Adolphe, qui incarne à la perfection ces courts romans psychologiques typiques des galants milieux intellectuels de l'aristocratie française de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe (avec une brève interruption entre 1789 et 1795 environ, où les galants milieux intellectuels aristocratiques étaient en vacances à l'étranger).
De ces courts romans aussi bien tournés qu'agréables à lire, témoignages d'une époque, et dont l'auteur ne s'est par ailleurs pas autrement illustré sur le plan littéraire, on a plusieurs autres exemples : le Point de lendemain de Dominique Vivant Denon, qui s'occupait davantage d'appropriation culturelle que de littérature, ou le Manon Lescaut de l'abbé Prévost, qui faisait plutôt métier d'être abbé. Ces trois romans restent encore aujourd'hui assez lus pour que des exemplaires d'occasion en traînent à peu près partout dans les bacs des bouquinistes (le bouquinistomètre étant un instrument de mesure assez fiable de la diffusion d'un bouquin).
Ce qui est marrant, c'est que de petits romans comme ceux-là, ludiques dans la narration et délicats dans la peinture des sentiments, à peu près tout le monde en écrivait à l'époque, hommes comme femmes, dans les milieux littéraires. On se les faisait lire les uns les autres en manière de flirt. Et si Benjamin Constant a fait partie de ces milieux littéraires, c'est essentiellement grâce à deux femmes brillantes de l'époque, Isabelle de Charrière d'abord, qui fait son éducation intellectuelle, puis Germaine de Staël, initiatrice du romantisme en France.
Lesquelles ont toutes deux une assez conséquente œuvre littéraire. Sauf que. Sauf que. Des délicieux romans galants écrits par Mme de Charrière, et auxquels Benjamin Constant rend hommage dans Le Cahier rouge, on ne saura jamais s'ils valent en délicatesse et en perversité les trois titres cités plus hauts, ni même s'ils sont simplement lisibles, on n'aura pas l'occasion de les apprécier ou de les admirer, pour la bonne raison qu'on ne les lira pas, parce qu'ils ne sont pas publiés en édition de poche, mais dans des éditions universitaires aussi coûteuses qu'encombrantes (et hermétiques à force de notes et de variantes). Idem pour ceux de Mme de Staël - à la rigueur une Corinne vieille de trente ans, et dont l'indice bouquinistique est proche de zéro. Et d'une manière générale, on ne trouvera pas en édition moderne et accessible un seul roman écrit par une femme à cette époque, alors qu'elles étaient nombreuses dans les salons à s'exercer au roman psychologique. Pas une qui soit passée à la postérité, pas une que l'on juge encore digne d'être publiée. Non : en édition de poche, on préférera publier Le Cahier rouge.
Vous me direz - parce que vous êtes futés, lecteurs : mais c'est parce que Constant, Denon, Prevost sont des auteurs plus importants qu'ils sont davantage publiés. Et je vous répondrai - parce que je n'ai pas la moitié de ma langue dans ma poche : mais n'est-ce pas précisément parce qu'ils sont davantage publiés qu'ils sont considérés comme plus importants ? Comment jugez-vous de l'importance d'un auteur, si ce n'est parce que vous en avez entendu parler et avez eu la chance de le lire ? Choisir Le Cahier rouge pour une collection low-cost, c'est désigner Benjamin Constant comme auteur important, méritant que l'on rende largement accessible même un texte médiocre de sa plume ; privilège que n'auront jamais eu les deux femmes qui l'ont fait littérairement. C'est parce que Benjamin Constant est continuellement republié que son nom devient une sorte de label reconnaissable permettant d'inciter à lire un texte mineur, qui devient alors à son tour une référence. Ainsi le choix éditorial décide-t-il des auteurs qui seront lus, repérés, estimés - et c'est évidemment un système qui se nourrit ensuite lui-même.
Et ça, ami lecteur, faire disparaître une part du champ créatif en lui refusant l'accès aux moyens de diffusion, c'est ce qu'on appelle l'invisibilisation.
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