dimanche 24 septembre 2017
Chacun cherche son hérisson
Dès qu'elle entendait le hérisson fureter dans les feuilles - c'est-à-dire tout le temps, car le hérisson est un animal très furetant - elle se précipitait vers lui, au comble de l'excitation ; elle pilait devant, allongeait son cou pour sentir la bestiole qui se roulait en boule, se piquait le nez dessus, sautait en l'air et détalait aussi vite qu'elle était venue.
Et recommençait depuis le début cinq minutes plus tard.
Ad lib.
C'était fascinant. Mais à force de me moquer j'ai fini par me rendre compte que j'en avais un aussi, de hérisson. Ce n'est pas un hérisson jardinier. C'est un hérisson littéraire. À chaque fois que je commence à écrire quelque chose, je commence par me prendre la tête avec des trucs qui m'emmerdent avant de me rendre compte que hé, meuf, t'écris exactement ce que tu veux, personne t'oblige à écrire des trucs qui te saoulent.
Personne n'attend ce que j'écris. Personne ne le réclame. Personne n'en a besoin. Ya aucune nécessité en fait : si je veux pas écrire du tout, rien ne m'y force. C'est incroyablement confortable. Ça veut dire que j'écris très exactement ce que je veux, comme je veux. Envers l' à phrases mes toutes construire veux je si, ce sera illisible mais rien ni personne ne m'en empêche.
Et j'ai eu beau avoir cette épiphanie un certain nombre de fois déjà, cela ne m'empêche pas de me retrouver à buter sur des passages que j'ai pas envie d'écrire à chaque fois que je m'y remets. Comme si c'était un passage obligé avant de choisir d'écrire les choses comme elles me plaisent. À chaque fois je me maudis - purée, je l'ai encore fait - mais finalement je sais pourquoi : je viens encore de me piquer le nez sur mon hérisson.
Le hérisson, c'est le truc contre lequel on n'arrive pas à s'empêcher de se cogner à nouveau à intervalles réguliers. C'est essentiellement un obstacle intérieur. C'est cette tendance à se précipiter contre un truc dont on devrait savoir d'avance, pourtant, que c'est pas une bonne idée. Mais c'est plus fort que nous.
Mon hérisson littéraire, si j'y réfléchis un peu, je comprends assez bien d'où il vient (de sous un buisson du jardin voisin, comme tous les hérissons). Je le contourne plus rapidement. J'arrive à cohabiter avec lui. Qui sait, peut-être un jour je découvrirai qu'il bouffe aussi des machins nuisibles, mais aucun animal n'a à prouver son utilité pour vivre dans mon jardin. Pour l'instant je me cogne encore régulièrement le nez contre ses piquants, mais j'ai bon espoir qu'un jour je réussirai à le saluer de loin, à constater son existence tout en me maintenant à distance. C'est important, de bien connaître son hérisson.
Et vous, votre hérisson, c'est quoi ?
mardi 12 septembre 2017
Un an et demi de féminisation de mes lectures
Parce que mes statistiques personnelles sont accablantes. Je suis une assez grosse lectrice, je lis entre 4 et 6 bouquins par mois, principalement des romans, parfois quelques essais, sans compter les lectures que je fais pour des raisons professionnelles. Cela fait plusieurs années que je note toutes mes lectures "de loisir" dans un carnet. Et ça, ça permet de faire des stats. Eh bien la réalité, c'est que si je m'en remets au hasard, je lis entre 1 et 6 bouquins écrits par des femmes PAR AN*.
Mais quelle importance, me direz-vous, que le bouquin soit écrit par un homme ou une femme, pourvu qu'il soit bon ? Mais aucune, vous répondrai-je, absolument aucune, évidemment, donc si c'est sans importance ça ne vous dérangera pas que je lise exclusivement des femmes pendant quelques temps, hm ? Pour le reste, j'y reviendrai un peu plus loin.
Bilan d'un an et demi de féminisation de mes lectures, donc.
Comment trouver des autrices à lire ?
- À la bibliothèque de mon quartier, en traînant dans les rayonnages
- Dans la boîte d'échanges entre voisins en bas de chez moi
- En demandant conseil à des ami-e-s : ce qui m'a le plus aidée pour découvrir des autrices susceptibles de me plaire et dont je n'avais jamais entendu parler
- En complétant la biblio d'autrices que je connaissais déjà
- En allant lire ou relire des autrices célèbres (pas eu recours à cette solution encore).
Dans l'ensemble, je suis pas super douée pour la prospection, j'ai peu de temps à y consacrer et j'ai du mal à retenir les noms propres. Il s'est donc surtout agi de garder mon objectif à l'esprit quand je cherchais de quoi lire. Je n'ai pas non plus spécialement cherché à faire une bibliographie féminine exemplaire : en ce moment j'ai surtout envie de lire de la SF / Fantasy, donc j'ai appliqué mon projet à mes envies du moment. Enfin, trouver des autrices à lire, c'est du boulot, essentiellement parce qu'elles sont beaucoup moins mises en avant que les hommes. J'ai donc parfois choisi au pif, avec plus ou moins de bonheur.
Qu'est-ce que j'ai donc lu ?
(en vrac et dans l'ordre chronologique)
- Margaret Atwood, la trilogie MaddAddam. Je le conseille à tout le monde depuis.
- Marion Zimmer Bradley, Les Dames du lac. Pas impressionnée.
- À peu près tout ce que j'ai pu trouver de Poppy Z. Brite**, et notamment la trilogie sur Rickey et G-man. Super découverte, depuis je brûle d'aller visiter la Nouvelle-Orléans.
- Emmanuelle Pireyre, Féérie générale. Découverte de bibliothèque, complètement par hasard. Super recueil de nouvelles ludiques, créatives dans l'écriture, où la poésie sert une vraie portée philosophique et politique et je suis super mauvaise pour pitcher les bouquins, bref, lisez-le.
- Corinne Minard, Faillir être flingué.
- Xinran, Baguettes chinoises. Alors ça, c'est très, très, très, très bien. Empuissantisant en diable.
- Lu / relu pas mal de romans de Fred Vargas, qui est un de mes phares dans la tempête.
- Ann Perry, Un plat qui se mange froid. Et c'était à chier. Classiste, partial, conservateur, intrigue cousue de fil blanc, et même sexiste. Eh oui. Ça arrive.
- Arundhati Roy, The God of small things. Cadeau d'un ami au courant de ma démarche, que je ne remercierai jamais assez pour m'avoir fait découvrir cette merveille.
- Raphaëlle Billetdoux, Mélanie dans un vent terrible. Trouvé dans la boîte d'échanges entre voisins. Je m'attendais à ne pas être surprise et puis en fait si.
- Lindy West, Shrill. Cadeau d'une amie que je ne remercierai jamais assez.
- Sophie Hénaff, Poulets grillés puis Rester groupés. Romans policiers décalés et agréables à lire.
- Mathilde Ramadier, Bienvenue dans le nouveau monde. Brillante enquête sur le monde des start-up berlinoises.
- Mari Yamazaki, Thermae romae. Essentiellement parce que c'est plein de Romains à poil.
- Le cycle de L'Assassin royal de Robin Hood, découverte grâce à deux amies que je ne remercierai jamais assez.
- Gabrielle Deydier, On ne naît pas grosse, on le devient. Superbe documentaire sur la grossophobie et la chirurgie de l'obésité.
- Samantha Bailly, Métamorphoses. Captivant et très créatif, tant dans l'univers que dans l'histoire.
- À peu près tout ce que j'ai pu lire de Lizzie Crowdagger, autrice découverte grâce à Tanxxx sur les réseaux sociaux. Totalement addictif.
- Et en ce moment je lis Le Grand livre, de Connie Willis, offert par un ami au courant de mon projet et que je ne remercierai jamais assez.
Et donc ?
Je n'ai pas réussi à lire exclusivement des autrices, principalement parce que j'ai aussi relu beaucoup de Terry Pratchett, qui est un autre de mes phares dans la tempête, même s'il est criticable lui aussi. En revanche, j'ai réussi à inverser la tendance : les auteurs sont passés d'une écrasante majorité à une nette minorité dans ma liste de lecture. Ceux que je lis ont également changé (j'y reviendrai).
Lire beaucoup plus d'autrices, ça a changé mon point de vue. Vraiment. Et pourtant je n'ai pas lu que des autrices spécialement engagées ou féministes. Pas seulement à cause de cet "endroit de la taille d'une pièce" dont parle Virginia Woolf, mais plutôt à cause du point de vue sur les femmes dans les romans. Sous la plume d'un homme hétérosexuel, tout personnage féminin a tendance à être évalué selon qu'il est désirable ou non, et souvent même à être réduit à cet aspect. Lire des romans écrits par des autrices, c'est lire un autre point de vue sur les personnages féminins - des personnages féminins auxquels l'autrice a laissé une chance d'être de véritables personnages, et pas uniquement des satellites des personnages masculins.
Not all male writers. Oui bien sûr. Chez Pratchett, par exemple, il y a de magnifiques personnages féminins forts, et les romans de Tiphaine Patraque font pour moi partie de ses meilleurs. Néanmoins. Ça reste des personnages féminins écrits par un homme hétérosexuel. Donc pas le même point de vue que celui qu'une femme peut porter sur d'autres femmes.
Et les gouines alors ? Ben justement, et je pense que ce sera plus clair. Les romans de Lizzie Crowdagger contiennent principalement (presque exclusivement) des personnages de lesbiennes. Et ça change beaucoup de choses. Notamment dans la manière dont ses personnages se perçoivent les unes les autres, dans le type de relations qu'elles nouent, ou dans le genre de beauté qu'elles apprécient (je pense par exemple au type butch, qui ne sera quasi jamais valorisé sous la plume d'un homme cis hétéro). Lire un roman écrit du point de vue d'une femme homosexuelle, c'est voir s'ouvrir d'autres possibilités pour les personnages féminins en termes de narration, de modèles, d'action.
La différence est moins flagrante quand l'autrice est hétéro (ses canons de beauté par exemple seront souvent assez proches de ceux des hommes hétéro), mais son point de vue sur ses personnages féminins n'en sera pas moins différent de celui de ses collègues hommes hétéro, même quand ceux-ci sont féministes et que leurs romans passent le test de Bechdel.
Et alors, c'est quoi le problème avec le point de vue des hommes hétéro ? N'ont-ils pas droit à un point de vue ? Que si, que si. Mais si ce point de vue est quasi-hégémonique en littérature, voyez-vous, cela biaise ma représentation du monde de lectrice, eh oui. Lire des romans écrits par des femmes, sous cet aspect, c'est pour moi libérateur, parce que cela m'ouvre des possibilités, et reposant, parce que c'est épuisant, voyez-vous, de me nourrir en continu d'une littérature qui me considère toujours comme l'autre***. Et en tant qu'autrice, comment j'écris des personnages féminins crédibles si je n'ai comme exemples en littérature que des femmes écrites par des hommes ?
L'expérience est sans retour. Ça, c'est le truc auquel je ne m'attendais pas. Au bout de quelques mois, je suis devenue véritablement incapable de lire certains livres écrits par des auteurs hommes hétéro, en l'occurrence ceux qui ne font vraiment aucun effort pour intégrer les femmes comme êtres humains. J'ai constaté ça quand j'ai essayé de lire La Zone du dehors d'Alain Damasio, auteur qu'un ami m'avait pourtant chaudement recommandé. J'ai pas pu lire au-delà de la page 50, rebutée par la représentation du monde grossièrement viriliste (la méchante société totalitaire est décrite avec un champ lexical qui la relie aux valeurs considérées comme féminines, les gentils révolutionnaires épris de liberté défendent une conception de la liberté qui est celle d'un homme ayant toujours pu se reposer sur des femmes pour le travail émotionnel et repriser les chaussettes) et les stéréotypes de genre incarnés par les personnages (la jeune étudiante petite, mince, sensuelle et un peu irresponsable qui écoute parler pendant des heures son prof et amant deux fois plus âgé qu'elle, costaud, viril et puissant, ledit prof monopolisant toutes les valeurs de force physique et intellectuelle et de réussite sociale, pourquoi pas mais sans moi) (je vois pas à quoi sert un personnage féminin qui n'est que spectateur d'une action exclusivement masculine).
En gros : lire beaucoup plus d'autrices, même pas nécessairement féministes, a tellement accru ma sensibilité au sexisme littéraire que je suis devenue incapable de "faire avec".
Ça veut dire aussi qu'un certain nombre de grands classiques de la littérature, que je n'ai pas encore lus, eh bien je ne les lirai sans doute jamais maintenant. Certains trucs que j'ai lus et aimés autrefois, je sais que je ne pourrais pas les relire à présent (par exemple La Ballade de la Geôle de Reading, d'Oscar Wilde). Je ne pourrais plus supporter. Je ne peux plus supporter qu'on essaye de me faire avaler une vision du monde qui insulte la moitié de l'humanité. Donc je lirai encore certainement des auteurs hommes. Mais pas des auteurs sexistes. À présent c'est une dimension que je ne peux plus ignorer dans mes lectures, le sexisme du point de vue de l'auteur.
Dommage ? Non. Cela veut simplement dire qu'après avoir constaté qu'une autre littérature est possible, je n'ai vraiment plus envie de m'imposer la vision du monde viriliste qui est celle de beaucoup d'auteurs mâles. Mon horizon ne s'est pas refermé, il s'est ouvert. Et c'est moi qui choisis dans quelle direction je veux le parcourir. En arrêtant de lire de la littérature masculine sexiste, j'ai découvert qu'il existait plein d'autres littératures. Les "grands auteurs" que je ne lirai plus, eh bien j'en découvrirai d'autres. Faut chercher un peu, les choses étant ce qu'elles sont. Mais je ne risque pas de manquer de bons livres d'ici la fin de mon existence****.
Ce que ça veut dire, aussi, c'est que le point de vue masculin hégémonique en littérature ne peut se maintenir qu'à la condition, précisément, d'être hégémonique, c'est-à-dire de bloquer l'accès à la visibilité de tout ce qui n'est pas lui-même - femmes, gays, trans - car une fois sorti-e de ce point de vue masculin hégémonique, une fois que l'on a constaté que ce n'était pas le seul possible, on ne peut plus croire à son mensonge, qui est d'essayer de se faire passer pour universel.
C'est pourquoi je recommande l'expérience, par amour de la littérature.
Edit : Un lien vers un projet similaire, avec en prime une bibliothèque féminine.
*Sauf l'année où j'ai relu tout Vargas, lu tout Jane Austen et découvert Ursula Le Guin. Ça ne fait pourtant pas monter la proportion d'autrices dans mes lectures au-dessus de 25%.
** J'ai découvert à cette occasion que Poppy Z. Brite est en fait un homme trans et s'appelle maintenant Billy Martin, et décidé que pas grave pour ma démarche, car celle-ci est essentiellement destinée à contrebalancer l'hégémonie des homme cis en littérature.
*** Pour la même raison, j'ai trouvé très intéressant de lire des romans d'hommes gays : Chuck Palahniuk, Edouard Louis notamment.
**** J'ai pour l'instant limité ma démarche à la question du genre. Si je poursuis cette logique en essayant de sortir de l'eurocentrisme de la littérature, le champ des possibles est encore plus vaste.
lundi 13 février 2017
Sur l'exhumation d'Elizabeth Siddal
L'histoire m'avait intriguée et, en cherchant à en savoir davantage, je me souviens être tombée sur un texte assez beau, mais dur et sarcastique. Le texte parlait sans le nommer de Dante Gabriel Rossetti, désigné comme "le poète" je crois, et non comme peintre. L'auteur-e raillait la manière dont, après ce geste très théâtral et grandiloquent d'ensevelir le recueil manuscrit de ses poèmes dans le cercueil de celle qui les lui avait inspirés, "le poète", rattrapé par la vanité et la soif de gloire littéraire, rouvrait la tombe sept ans plus tard pour reprendre son présent et arracher son recueil des doigts décomposés de son amour. L'auteur-e du texte, qui semblait connaître Rossetti, portait néanmoins sur ses actions un regard sans indulgence. Ce n'était pas un joli texte. Il était sombre, amer, gothique pour tout dire, insistant sur la mesquinerie du "poète" et l'éphémère de sentiments prétendus éternels. Quelque chose du talent grinçant d'Oscar Wilde dans la Ballade de la geôle de Reading.
Je ne me souviens pas du nom de l'auteur de ce texte, ni s'il s'agissait d'une femme ou d'un homme. Je ne me souviens pas non plus s'il était en français ou en anglais - vraisemblablement en anglais à l'origine, en raison de la vigueur de l'expression, mais je ne sais plus si ce que j'ai eu sous les yeux était l'original ou une traduction française un peu heurtée, comme le sont toujours les traductions de poésie, ou si ma mémoire confond les langues. Je ne me souviens pas si c'était un texte en vers ou une prose poétique, même si je penche pour des vers anglais, mieux capables de rendre les cadences puissantes d'un propos accusateur. Je suppose qu'il s'agissait d'un texte du XIXe siècle, écrit par un contemporain de l'événement.
Mais ce qui est curieux c'est que, malgré des recherches longues et réitérées, je n'ai jamais pu, par la suite, retrouver ce texte.
L'internet a depuis sédimenté des couches et des couches de documentation sur Elizabeth Siddal et Dante Gabriel Rossetti. Elles ont peut-être recouvert ce texte ; elles ne le mentionnent nulle part. Vous qui passez par ici, si par chance vous avez une référence à m'indiquer, un nom, un titre, un indice, une vague hypothèse...
Ce qui est plus curieux encore, c'est que mon souvenir le plus vif de ce texte, et, pour tout dire, tout ce dont je me souviens, c'est de ce détail des doigts décomposés de la morte auxquels le "poète" reprenait son recueil. Or ce que l'histoire retient, au contraire, c'est qu'à l'exhumation les témoins ont prétendu que le corps d'Elizabeth Siddal était incorrompu, plus florissant de santé encore que de son vivant, alors même que le recueil était rongé par les vers : c'est une des sources de la légende des vampires du cimetière de Highgate à Londres où elle repose.
Cette histoire de corps intact est largement douteuse, peut-être inventée par Howell, l'éditeur de Rossetti, pour adoucir la culpabilité du peintre, qui d'ailleurs n'assista pas à l'exhumation. Elle n'en est pas moins fortement attachée à la mémoire d'Elizabeth Siddal. Les récits de l'exhumation mentionnent également les cheveux restés roux de la morte, pour cette raison qu'ils avaient adhéré au recueil qui dut en être lavé après l'exhumation. Ce dernier détail est moins douteux. C'était donc sous les cheveux, et non entre les mains, qu'était placé le recueil ; mais enfin une image frappante vaut bien une petite imprécision.
Pourtant toutes ces incohérences, et mon incapacité à en retrouver toute trace, me font douter de ma mémoire et de l'existence même de ce texte. Après tout ma tête était si encombrée à l'époque, ma mémoire de ces années-là n'est pas si fiable. Ainsi ce passage de la très belle nouvelle de Kawabata Yasunari, Élégie :
En le relisant après plusieurs
années, je fus surprise de ne pas y trouver, comme j'en avais le
souvenir, un préjugé atroce du père sur la toxicité des haleines de
femmes. Non seulement cette remarque sur les haleines de femmes qui
font faner les fleurs appartient à la narratrice, mais de plus elle
témoigne davantage d'une empathie avec la dureté de la condition des
femmes japonaises que d'un état d'esprit sexiste. Ma mémoire avait coupé
dans le texte, collant ensemble des morceaux qui n'étaient pas joint en
réalité.
Ainsi peut-être ce souvenir d'un texte
introuvable et amer sur l'exhumation d'Elizabeth Siddal est-il une
contamination du souvenir d'un autre texte - peut-être la description
terriblement concrète et éprouvante que fait Berlioz de l'exhumation de
sa première femme, l'actrice anglaise Henriette Smithson, dans ses Mémoires, que j'ai lu à peu de distance de la parution du Lieu incertain de Vargas. La figure de l'artiste égoïste et ambitieux peut également me venir d'ailleurs, par exemple du Portrait ovale de Poe, que j'ai pu lire aussi à cette époque.
J'ai
pu également, comme pour la nouvelle de Kawabata, construire ce
souvenir de toutes pièces à partir des émotions que j'avais ressenties à
la lecture de cette histoire et de mon propre jugement sur l'attitude
de Rossetti. Peut-être n'ai-je pas hérité mon mépris pour ce personnage
d'un poème amer et sarcastique, peut-être ai-je au contraire projeté le
souvenir de mon mépris sur d'autres témoignages moins engagés. Peut-être
la mesquinerie attribuée au personnage de Rossetti vient-elle de mon
empathie avec Elizabeth Siddal, longtemps effacée
en tant qu'artiste et poète par la gloire de son mari et injustement limitée au
rôle de modèle ou de "muse" du grand homme par une histoire de la
peinture qui ne conçoit pas les femmes autrement que comme des objets.
Chaque fois que je repense à Elizabeth Siddal, je me lance à nouveau frénétiquement à la recherche de ce texte que je n'ai jamais retrouvé, chaque fois ce faisant j'en apprends davantage sur elle, sur sa mort et son entourage.
Ce texte, je l'ai peut-être rêvé.
jeudi 21 avril 2016
Du chronisme
Le chronisme, comme toute discrimination, vient d'une grande ignorance de ce qui est discriminé, jointe à l'illusion d'en savoir tout ce qu'il y a à savoir. Comme toute discrimination, il vient d'un orgueil mal placé, où l'estime de soi repose sur le mépris de ce qui est différent. Le chronisme naît en outre d'une croyance au progrès propre aux civilisations occidentales, que l'on peut décrire comme l'idée selon laquelle le passage du temps correspondrait nécessairement à un accroissement en qualité des phénomènes humains.
Quand vous caricaturez la médecine ancienne à coups de clystère, c'est du chronisme. Rappelons que la médecine galénique a fonctionné plutôt bien pour soigner les petits bobos de vos ancêtres pendant deux millénaires, qu'à l'instar de la médecine ayurvédique, par exemple, c'est une médecine holistique, qui prend ensemble corps et esprit indissociablement, et qu'elle fournit un cadre théorique à l'individualisation des traitements qui manque absolument à la médecine moderne.
Quand vos personnages de fantasy, sous prétexte de médiévalité, sont d'ambulants clichés dépourvus de toute intériorité et s'exprimant de façon pompeuse, c'est du chronisme (et de la mauvaise littérature, mais ça c'est un autre problème).
Quand vous ramenez tout ce qui concerne l'enfance de votre grand-mère au "temps des dinosaures", c'est du chronisme. Eh oui, le chronisme, comme toute les discriminations, tend à rendre invisible toute nuance à l'intérieur de ce qu'il discrimine - à tout mettre dans le même sac sans se préoccuper des différences internes.
Traiter quelqu'un de Néanderthalien, c'est du chronisme : vous utilisez une catégorie historique comme insulte, sous-entendant par cet usage une infériorité en soi de tout ce qui appartient à cette période historique.
D'accord d'accord d'accord dites-vous, mais enfin pourquoi se soucier d'une discrimination qui ne gêne personne, les premiers concernés étant - en général - tout ce qu'il y a de plus morts ?
Je pourrais vous dire que c'est parce que toute discrimination avilit celui qui la pratique. Mais après tout, on s'en fout complètement des gens étroits d'esprit qui pratiquent la discrimination à l'encontre de leurs semblables. Qu'ils s'avilissent donc autant qu'ils veulent, ce n'est pas d'eux que je me soucie.
Non. Définir et éviter le chronisme, c'est d'abord, peut-être, un peu intéressant dans une perspective d'intersectionnalité, c'est-à-dire où l'on considère que toutes les oppressions sont liées entre elles. On se rendra alors compte que c'est d'un même mouvement que l'occident contemporain méprise les temps passés et les cultures lointaines. Que l'anachronisme n'est pas seulement une erreur historique qui consiste à évaluer des phénomènes sociaux du passé en fonction de problématiques modernes, conduisant ainsi à des erreurs d'interprétation sur la valeur de ces phénomènes (2), mais une discrimination, c'est-à-dire une posture morale introduisant des hiérarchies là où elles n'ont pas lieu d'être ; et que le geste intellectuel qui consiste à considérer le passé comme inférieur a priori n'est pas si différent de celui qui fonde l'infériorité entre les être sur des différences de classe, de race, de sexe ou de genre.
Le chronisme, c'est une cécité comme une autre, qui contribue à renforcer les autres discriminations.
Dans cette perspective d'intersectionnalité, faire de l'histoire, démonter les préjugés par rapport aux phénomènes culturels et sociaux du passé, c'est aussi travailler à saper les fondements des oppressions actuelles.
Mais surtout, le chronisme n'est plus une oppression sans opprimés (vivants) dès lors que l'on considère la fréquence avec laquelle la comparaison avec le passé est utilisée pour dégrader des cultures, populations ou groupes appartenant au temps présent. Pensez à ce président français dont le nom m'échappe qui considérait que l'homme africain n'était pas suffisamment "entré dans l'histoire", ou à la délicieuse catégorie de « pays les moins avancés » créée en 1971 par l'ONU, qui revient à dégrader toute une partie de l'humanité au nom d'une norme unique de progrès.
Mais venons-en à l'actualité brûlante du chronisme.
Lorsque l'on qualifie de « moyenâgeuses » les pratiques de certains musulmans, lorsqu'on en induit que l'Islam serait une religion elle-même « moyenâgeuse », on dit quelque chose qui serait simplement ridicule si ce n'était faux et dangereux (3). Je n'insisterais pas sur la réduction du moyen-âge à ses aspects les plus sordides. En disant cela, le locuteur, en général issu d'une culture chrétienne, manifeste un sentiment de supériorité civilisationnel. Il énonce l'idée que l'Islam, un peu plus jeune que la civilisation chrétienne, serait moins avancé que celle-ci sur la voie de la tolérance, de l'humanité et de l'ouverture d'esprit. L'Islam serait, pour tout dire, un peu grossier et obtus. « Nous autres » aurions inventé les Lumières, « eux autres », pas encore. C'est un peu rigolo de penser comme ça, étant donné que le moyen-âge, où l'occident chrétien a en effet donné de beaux exemples de sordidité, c'est justement l'âge d'or des civilisations islamiques, qui à cette époque offraient au monde quelques-uns des plus admirables exemples de tolérance, de vivre-ensemble et de culture de l'esprit (si vous ne voyez pas de quoi je parle, renseignez-vous sur Cordoue).
***
(1) Il ne s'agit évidemment nullement ici de nier que certains dispositifs sociaux puissent avoir évolué dans un sens considéré comme souhaitable sur une période donnée, mais de critiquer l'illusion d'absolu de ce mouvement. Apprenez à faire la différence entre "c'était mieux avant" et "appartenir au passé n'implique pas nécessairement une infériorité". Ça pourrait vous sauver la vie (le jour où la révolution viendra) (et puis c'est jamais inutile de travailler ses capacités logiques).
(2) Biblio de base sur l'anachronisme : C. Lévi-Strauss, Race et histoire ; G. Duby, Le Dimanche de Bouvines ; et je serai ravie d'entendre vos conseils de lecture dans les comz.
(3) Outre la généralisation de certains musulmans à l'Islam dans son ensemble, qui pose bien sûr un problème évident.
samedi 12 mars 2016
Qu'est-ce que le politiquement correct ?
Ce qui frappe d'emblée, c'est le caractère absolument vide de l'expression : elle ne veut rien dire en soi, à l'instar de ses cousines "pensée unique", "bien-pensance" et "on peut plus rien dire" (et si vous avez d'autres membres de la famille, n'hésitez pas à les laisser en commentaire, je fais collection). Pourtant, elle est associée à un contexte et un usage bien précis.
Par ce terme, à l'origine, on entend stigmatiser par un terme péjoratif la démarche de ceux qui mènent une réflexion sur la dimension discriminatoire du langage.
Cette réflexion associe deux aspects :
- À côté des énoncés ouvertement discriminatoires, existent dans le langage des discriminations cachées. Ainsi, utiliser comme insulte un genre ("Tu cours comme une fille"), une orientation sexuelle ("Espèce de pédé"), une origine ("C'est du travail d'arabe") ou une profession ("Fils de pute") constitue un énoncé discriminatoire envers ce genre, cette orientation, cette origine ou cette profession : ceux-ci sont considérés comme dégradants puisque leur être associé est jugé insultant. Ce procédé n'est qu'un exemple parmi des tas, bien sûr, vous complèterez vous-mêmes : le langage en est truffé.
- Continuer à utiliser des expressions discriminatoires, c'est perpétuer et encourager la discrimination envers certaines catégories de personnes et les comportements qui vont avec. Les mots ne sont pas que des mots ; ils sont porteurs de valeurs et forgent les mentalités.
Une telle démarche constitue une prise de conscience du fait que le langage n'est pas neutre et que le choix des mots est important. Que l'on ne peut pas prétendre mettre fin aux discriminations si l'on continue à utiliser le langage qui les banalise et les légitime. On ne peut pas prétendre passer à un système égalitaire en conservant le langage de la discrimination.
Sur le plan personnel, on entre dans cette démarche, par exemple, le jour où l'on prend conscience que l'on a beau respecter toutes les orientations sexuelles, on utilise des insultes homophobes. Ou le jour où, femme, on se rend compte que l'on utilise des expressions misogynes. Bref, ce n'est jamais qu'une mise en cohérence du langage avec les convictions.
Oui, c'est long. Oui, c'est chiant. Oui, c'est parfois décourageant, parce que dès qu'on pense en avoir terminé on en retrouve encore sous le tapis. Mais hey, après tout, si vous préférez rester homophobe, raciste ou sexiste, personne ne vous en empêche. Faut juste savoir si vous l'assumez ou non.
Qu'est-ce que l'on fait, alors, quand on traite quelqu'un de "politiquement correct" ? Rien d'autre que refuser de réfléchir aux discriminations cachées dans son propre usage du langage.
Autrement dit : "politiquement correct", c'est l'injure brandie par les personnes qui cherchent à cacher et à se cacher qu'elles tiennent des propos discriminatoires, lorsqu'elles sont en danger d'avoir à le reconnaître.
Parler de "Politiquement correct", c'est la marque du discours de la mauvaise foi.
Comme tout propos de mauvaise foi, celui-ci est contradictoire. Contextuellement, d'abord, puisqu'il y a quelque chose d'étrange à appeler politiquement correcte l'expression d'opinions (antiracisme, féminisme, égalité des droits LGBT) qui provoquent systématiquement des réactions d'opposition violentes dès qu'elles sont exprimées dans l'espace public ; et structurellement ensuite, puisque si tu me traites de "politiquement correcte", c'est bien qu'à tes yeux au moins je ne le suis pas, puisque mon discours t'a déplu.
La prochaine fois que l'on vous traitera de politiquement correct, d'abord : soyez fier-e. Ensuite, au lieu de vous défendre, posez donc cette simple question : ça veut dire quoi, politiquement correct ? Jamais votre interlocuteur ne vous répondra ; car cela l'obligerait à prendre conscience de ce précisément qu'il essayait de se cacher à lui-même en employant cette expression.
vendredi 19 février 2016
Un manifeste-mode d'emploi de l'anarchie relationnelle, par Andie Nordgren
L'amour est abondant et toute relation est unique
L'anarchie relationnelle remet en cause l'idée que l'amour serait une ressource finie qui, pour être véritable, devrait se limiter au couple.
Tu as en toi la capacité d'aimer plus d'une personne, et l'amour et la relation que vous partagez n'enlève rien à ceux que vous partagez avec d'autres.
Les gens et les relations ne devraient jamais être hiérarchisés ni comparés entre eux - chéris leur unicité et le lien unique que vous partagez.
Aucune relation n'a besoin d'être étiquetée "relation principale" pour être réelle.
Chaque relation est propre et singulière, c'est une relation entre des individus complets et autonomes.
L'amour et le respect plutôt que le sentiment de propriété
En décidant de ne pas fonder votre relation sur un sentiment de propriété, tu respectes l'indépendance de l'autre et son droit à l'autodétermination.
Ni tes sentiments envers une personne, ni ce que vous avez vécu ensemble par le passé ne t'autorise à exiger d'un partenaire qu'il se plie à de prétendues normes des relations amoureuses.
Explorez ensemble des formes d'engagement qui ne compromettent pas les limites et croyances de chacun.
Plutôt que de chercher des compromis à chaque fois, laisse celleux que tu aimes choisir la manière de vivre les choses qui leur convient, sans que ce soit un drame pour la relation.
Éviter le sentiment de propriété et les exigences est le seul moyen d'être certain que la relation est vraiment réciproque.
Faire des compromis réciproques en fonction des conventions sociales ne rend pas l'amour plus "véritable".
Réfléchis à tes valeurs essentielles
Comment espères-tu être traité par les autres ?
Quelles sont tes limites et attentes principales dans tout type de relation ?
Avec quel genre de personnes aimerais-tu passer ta vie, et comment voudrais-tu que vos relations fonctionnent ?
Réfléchis aux valeurs qui te sont essentielles et applique-les à toutes les relations.
Personne ne devrait jamais te demander de renoncer aux valeurs relationnelles qui te tiennent à cœur pour leur prouver que tu les aimes "pour de vrai".
L'hétérosexisme est partout, mais ne prends pas la peur pour guide
Souviens-toi que nous vivons dans un système normatif très puissant qui prétend imposer une définition de l'amour et une manière de vivre.
Si tu ne vis pas selon les normes, beaucoup de gens critiqueront ton mode de vie et prétendront que tes relations ne sont pas sérieuses.
Avec les gens que tu aimes, élaborez des ruses pour vous protéger des pires conséquences de ces normes.
Trouvez des façons positives de répliquer et ne laissez pas la peur donner le ton à vos relations.
Laisse la porte ouverte aux charmantes surprises
Sens-toi libre d'être spontané-e, de t'exprimer sans avoir peur du châtiment ni te noyer sous les "tu dois" : c'est ce qui donne vie aux relations fondées sur l'anarchie relationnelle.
Agis en fonction du désir réciproque de se rencontrer et se connaître, et non en fonction des devoirs, des exigences et de la peur de décevoir.
Fais semblant jusqu'à ce que ça marche
Parfois tu as l'impression qu'il faudrait des super-pouvoirs pour supporter le poids des conséquences de la transgression quand on choisit un mode de vie hors-norme.
"Faire semblant jusqu'à ce que ça marche" peut être très utile dans ce cas-là : quand tu te sens fort-e et inspiré-e, demande-toi comment tu aimerais te comporter. Transforme la réponse à cette question en quelques règles simples, et utilise-les chaque fois que tu as du mal.
Parle avec d'autres personnes qui contestent les normes et cherche leur soutien, et ne sois pas trop dur-e avec toi-même lorsque la pression des normes te fait faire quelque chose malgré toi.
La confiance, c'est mieux
Choisir de penser que ton partenaire ne veut pas te faire de mal est bien plus constructif qu'une approche méfiante où tu exigerais des preuves constantes de son engagement dans la relation.
Parfois les gens font face à tellement de problèmes personnels qu'il ne leur reste aucune énergie pour aller vers les autres. Crée le genre de relations où, dans ces moments de retrait, on soutient et on comprend, et donne aux autres l'espace nécessaire pour parler, s'expliquer, venir te voir et prendre des responsabilités.
Mais n'oublie pas les valeurs qui sont importantes pour toi, ni de prendre soin de toi !
Échangez pour changer
La plupart des activités humaines sont accompagnées de normes qui prétendent les encadrer.
Si tu veux dévier de ces normes, il faut communiquer, sinon les choses finiront juste par suivre la norme puisque les autres se comportent selon celle-ci.
Communiquer et agir ensemble sont les seules manières de s'affranchir des normes.
La conversation et la communication doivent être au cœur des relations radicales, pas juste un truc de situation de crise.
Communiquez en vous faisant confiance.
Nous avons tellement l'habitude que les gens ne parlent pas de ce qu'ielles pensent et ressentent que nous passons notre temps à lire entre les lignes et extrapoler pour comprendre ce qu'ielles veulent vraiment dire. Mais ces interprétations reposent sur des expériences passées, souvent basées sur les normes auxquelles vous cherchez à échapper.
Pose des questions aux autres et exprime clairement ce que tu ressens !
Personnalise tes engagements
La vie n'aurait pas beaucoup de sens ni de structure si nous n'unissions pas nos efforts pour accomplir des choses - construire une vie, élever des enfants, acheter une maison ou vieillir ensemble pour le meilleur et pour le pire. Pour que ça marche, il faut en général beaucoup de confiance et d'engagement entre les gens.
L'anarchie relationnelle ne signifie pas refuser tout engagement, mais choisir la forme de tes engagements envers les gens qui t'entourent, et les libérer des normes qui prétendent que certains types d'engagement sont nécessaires pour que l'amour soit vrai ou que certains engagements comme élever des enfants ou habiter ensemble doivent être motivés par un type bien précis de sentiments.
Pars de zéro et énonce clairement quelles sortes d'engagements tu souhaites !
(1) Une autre traduction d'une version antérieure de ce manifeste est disponible ici.
lundi 8 février 2016
L'anarchie et la règle
Et ça, au milieu de plein de personnes qui se sont toutes rendu compte de ce qui était en train de se passer. Mais pas une n'a bougé le moindre orteil pour intervenir, pour t'épauler, pour dire au gars bourré que quand la dame demande de lui foutre la paix, ben faut lui foutre la paix. Non. T'as dû gérer ça toute seule. Comme une grande. Plutôt bien, d'ailleurs. Mais là n'est pas la question. Toute seule, et ça t'a bien gâché la soirée, en fait, et tu l'as ruminé bien longtemps, à la fois le traumatisme de l'agression et celui de tous ces gens autour qui t'ont laissée te faire pourrir en continuant leurs conversations.
Ils devaient penser que ça t'amusait aussi. Ils devaient penser que ça faisait partie des attractions de la soirée. Et là, tu comprends que : ça fait partie des attractions de la soirée. Le gars qui emmerde les jeunes femmes jusqu'à ce qu'elles s'énervent, ici, c'est considéré comme : un truc drôle. Tu comprends du même coup où elles sont, les femmes de moins de quarante ans. Elles sont loin. Elles ont mis un pied dans ce bar, elles se sont fait agresser sans que personne ne bouge, elles sont plus jamais revenues.
Nous pouvons donc affirmer sans faillir que nous sommes ici en présence d'un nid de ce que Mawy appelle des anarcouilles : des gars qui perpétuent des pratiques sexistes oppressives en milieu alternatif se voulant pourtant anti-oppression.
Bah ouais meuf mais ils vont te dire : on va quand même pas faire des lois anti-relous, hé, c'est justement le but, dans l'anarchie, de pas faire de lois. Parce qu'ils n'ont pas compris, ces dominants, ces privilégiés, que si l'on peut se passer de lois en anarchie, c'est précisément parce que le respect des règles est pris en charge par chacun des membres du collectif.
Une loi, c'est un truc de paresseux. On écrit un truc et tu suis le mode d'emploi, ça t'évite de réfléchir. C'est plus évidemment problématique, bien entendu, quand la loi est formulée par un petit groupe qui n'a pas en vue les intérêts de la collectivité, mais ça reste profondément gênant en démocratie, lorsque la loi est censée être l'émanation de la volonté du peuple, parce que même dans ce cas la loi reste un truc perçu comme une autorité extérieure, la volonté d'un "ils" abstrait dont on ne se pose jamais trop la question de savoir à qui ou quoi il correspond, ce qui permet au citoyen de râler contre ce qu'"ils" lui imposent comme un môme qu'on enverrait se coucher sans télé et surtout de se laver complètement les mains de ses responsabilités dans le processus législatif. Dans notre démocratie représentative, la loi, c'est un peu comme la viande : on veut surtout pas savoir comment c'est fabriqué, sinon on risquerait de se rendre compte qu'on y est pour quelque chose.
En anarchie, supprimer les lois, ça ne veut pas dire supprimer les règles. Ça veut dire supprimer un corpus de règles écrites émanant d'une autorité centrale. Mais des règles, il y en a toujours. Même une personne seule, elle se donne des règles par son fonctionnement quotidien. OK mais alors en anarchie elles viennent d'où les règles ? Eh ben c'est là que l'anarchie est un système beaucoup plus exigeant que la démocratie représentative : elles viennent de tout le monde à la fois. Tout le monde a un rôle effectif à jouer dans l'existence de ces règles. En fait, elles n'ont même pas besoin d'être formulées : elles émanent de l'ensemble des comportements des personnes composant le groupe. La règle, en anarchie, est définie par ce que les comportements de l'ensemble des membres de la collectivité manifesteront comme acceptable ou inacceptable, par leur soutien actif ou au contraire leur active désapprobation.
Prenons ce presque sympathique bar associatif. Effectivement, ya pas de panneau "Interdit aux femmes" sur la porte. Pourtant, c'est tout comme. Qu'est-ce qui joue le rôle de cette interdiction ? Ce n'est pas le relou. Pas lui tout seul en tous cas. C'est l'ensemble de tous les gars qui le connaissent, qui savent qu'il a tendance à emmerder les jeunes femmes, qui le voient agir, et qui le laissent faire. Qui le protègent, même, à l'occasion, en cherchant à expliquer que non, en vrai il est pas méchant quand on le connaît, que faut le comprendre, il vient de divorcer, tout ça. Par ce comportement, ils contribuent à faire exister une règle non-écrite que l'on pourrait résumer comme ça : "Emmerder les jeunes femmes dans ce bar est un comportement acceptable." Laquelle a pour corolaire inévitable une autre règle, là aussi non écrite, mais pas moins réelle : "Être une jeune femme dans ce bar n'est pas un comportement acceptable." Ben oui, évidemment : si le comportement du groupe vise à protéger les gars qui agressent les jeunes femmes, ça veut dire que toute jeune femme entrant dans ce bar a la quasi-certitude de se faire agresser pendant la soirée. C'est sa peine, sa punition à elle. Et c'est bien dissuasif. Si vous ne vous mettez pas du côté de celles qui se font emmerder, vous vous mettez, de fait, du côté de leurs agresseurs. Eh oui, copains anars : si vous ne contribuez pas à faire respecter la règle "on n'emmerde pas les femmes" en gérant vos potes, vous faites passer le message aux femmes que ce sont elles qui sont indésirables.
Visiblement, elles l'ont très bien reçu.
(Entre parenthèses, tu te dis que parmi tous ces jeunes gars dans ce bar, il y en a pas mal qui doivent avoir une copine quand même, bon, ben voilà, ils sont sortis faire la fête sans elle, ils l'ont laissée à la maison, parce que ce bar, hein, c'est un peu chaud pour les nanas. Bah ouais : c'est plus facile de garder "leur" meuf en la bouclant à la maison, hein, on sait jamais, un de leurs potes pourraient venir l'emmerder et là ils seraient en fâcheux conflit de loyauté, ils se mettraient de quel côté, on te le demande ? Non, les femmes, vaut mieux qu'elles restent à la maison. C'est pas un endroit pour elles. Même si ça fait un peu bourgeois. Même si ça fait un peu, vachement, sacrément propriétaire, comme ça, comme ambiance.)
Peut-être qu'ils te diront qu'ils préfèrent rester "entre mecs". Sous couvert de question de goût, c'est un demi-aveu qu'ils font, en fait, de la discrimination qu'ils pratiquent. Alors bon si c'est le cas, les copains, faudrait assumer, être cohérents et le mettre carrément, le panneau "Interdit aux femmes", ça vous ferait prendre conscience de ce que vous faites. Mais soit. Admettons une seconde qu'ils aient "le droit" de rester un peu "entre mecs". Que finalement ils en aient pas trop envie, qu'il y ait davantage de femmes dans ce bar. Parce que ce serait pas la même ambiance, tu comprends. On pourrait pas parler des mêmes trucs, faire les mêmes trucs, on pourrait pas se lâcher pareil. Bah ouais mais là aussi mes anars : sexisme, sexisme à pleins tubes. Parce que si vous ne considériez pas uniquement les femmes comme des objets à conquérir, si vous les considériez, par exemple, je sais pas moi, comme des personnes plutôt que comme des proies potentielles, bah ça ferait aucune différence que les gens autour de vous soient des hommes ou des femmes. Aucune.
D'ailleurs, ça ne vous pose aucun problème que des femmes soient présentes, en fait, pourvu qu'elles soient suffisamment âgées pour avoir cessé d'être désirables selon vos critères. Preuve que ce n'est pas la qualité de "femme" qui vous pose problème, en fait, mais le désir que vous avez pour elles. Autrement dit : vous interdisez l'accès d'un bar à certaines personnes en raison du désir que vous pourriez avoir pour elles. C'est l'existence de votre désir qui vous conduit à nier le statut de personnes aux jeunes femmes. Vous le voyez le problème, là ? Oué. Exact. Il est là. Dans vos pompes.
La femme est un pote comme les autres, vous savez. Et ce serait dommage que toute femme doive attendre d'avoir passé la limite d'âge au-delà de laquelle vous cessez de la considérer comme un objet de désir (et là aussi, remarquez que cette fameuse limite, c'est une règle que vous formulez et contribuez à faire exister à travers vos comportements, traitant en personnes les femmes plus âgées, traitant les jeunes femmes en objets) pour pouvoir venir boire un coup tranquille dans ce rade.
Parce que les jeunes femmes, finalement, elles veulent pas autre chose que vous en fait : boire un coup tranquille, sans emmerder personne, et sans se faire emmerder. C'est pas un mauvais idéal de vie, on pourrait dire. Eh ben voilà : en anarchie, c'est pas des policiers ou des CRS qui garantissent la tranquillité des citoyens, mais chaque membre de la communauté qui garantit la tranquillité de tous les autres.
Alors gérez-vous un peu, ça serait dommage qu'il faille faire revenir la grande méchante loi.